Publié le 20 août 2026 à 12:30 · Publication originale
Philippe Demy vient d'Allianz Technology. Pendant deux ans, son entreprise continuera à le rémunérer, mais son travail profitera aux Amis du chaudron.
Une entreprise paie. Une association reçoit. Un salarié traverse la frontière.
Ce qui ressemble à une histoire de solidarité cache peut-être une invention sociale plus étrange.
Depuis deux siècles, pour soutenir l'intérêt général, nos sociétés connaissent surtout trois monnaies: l'impôt, le don et le temps bénévole.
La France en expérimente silencieusement une quatrième: la compétence.
Un ingénieur, un juriste ou un cadre peut devenir temporairement une ressource offerte. La SNCF permet à certains salariés de rejoindre à plein temps une association pendant six mois à deux ans. Depuis 2022, certains fonctionnaires peuvent également être mis gratuitement à disposition d'associations.
Mais les sociologues ont découvert quelque chose de troublant.
Lors d'une enquête INJEP-IRISSO/CNRS, une association distribuant des denrées accueille des salariés d'entreprise pour trier des cartons. Les chercheurs remarquent leur efficacité. Habitués au travail collectif, ils prennent rapidement des initiatives.
À côté travaillent des bénévoles, parfois bénéficiaires eux-mêmes, moins familiers de ces codes professionnels.
Soudain, le cadeau produit une hiérarchie.
Trop de salariés volontaires peuvent déplacer les bénévoles réguliers. Ailleurs, l'arrivée d'experts transforme méthodes, rapports de force et parfois projets.
Une participante raconte l'expérience inverse. Envoyée dans une grande association, elle repart après huit mois. Son responsable ne lui avait jamais proposé de boire un café le matin.
On peut transférer une compétence. Pas une appartenance.
Imaginez maintenant une association de trois salariés disposant successivement d'un avocat, d'un spécialiste des données, d'un ingénieur cybersécurité et d'un directeur financier, sans pouvoir en salarier aucun.
Sa véritable richesse ne serait plus visible dans ses comptes.
Nous commencerions à redistribuer une ressource étrange: des fragments d'intelligence professionnelle.
Le pro bono ne serait alors plus seulement une générosité.
Il deviendrait une infrastructure.
Après avoir organisé pendant des siècles la redistribution de l'argent, nous commencerions à organiser celle du savoir.
Une question apparaîtrait: dans une société où les compétences circulent, qui sera riche demain?
Celui qui possède le plus?
Ou celui auquel le plus grand nombre accepte de transmettre ce qu'il sait?
JANUS
Certaines révolutions ne déplacent aucune frontière. Elles changent simplement ce que nous considérons comme une richesse.
Sources 2026
INJEP-IRISSO/CNRS
Ministère chargé de la Vie associative
Groupe SNCF
Le Monde
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