Publié le 22 août 2026 à 15:00 · Publication originale
Le problème paraît insoluble. Conus magus avance lentement, sa proie peut disparaître en une seconde.
L'évolution lui a donné une solution stupéfiante. Une dent transformée en harpon et un venin contenant des molécules capables de bloquer presque instantanément certains circuits nerveux.
Dans les années 80, à l'University of Utah, Baldomero Olivera étudie ces cônes marins. Deux étudiants, Craig Clark et J. Michael McIntosh, isolent une molécule du venin appelée ω-conotoxine MVIIA.
Ils ne cherchent pas un médicament, ils veulent comprendre comment un escargot attrape un poisson.
La molécule possède une propriété extraordinaire. Elle bloque les canaux calciques de type N, essentiels à la transmission de certains signaux douloureux. Une arme perfectionnée par l'évolution pour immobiliser une proie devient soudain une piste contre des douleurs humaines que même les opioïdes peuvent échouer à contrôler.
C'est alors que commence une autre histoire, beaucoup moins visible.
L'américaine Neurex transforme la découverte en programme pharmaceutique. Dès les années 90, elle dépose aux États-Unis des brevets couvrant notamment l'utilisation analgésique et la formulation de la molécule. En 1998, Elan Pharmaceuticals rachète Neurex et poursuit les essais cliniques. La FDA autorise finalement le ziconotide en décembre 2004 sous le nom Prialt.
L'Europe suit deux mois plus tard.
Depuis février 2005, Prialt est autorisé dans l'Union européenne contre certaines douleurs chroniques sévères nécessitant une analgésie intrathécale. Le médicament est injecté directement dans le liquide entourant la moelle épinière, notamment à l'aide d'une pompe. Il n'est pas un opioïde et son mécanisme est différent de celui de la morphine.
L'histoire connaît en 2026 un retournement inattendu.
ESTEVE, groupe pharmaceutique espagnol qui commercialisait déjà Prialt en Europe, rachète à l'américaine TerSera l'activité comprenant le médicament. Depuis mars, ESTEVE détient Prialt et consolide ses droits mondiaux. L'Europe ne récupère donc pas la découverte scientifique initiale ni les anciens brevets américains. Mais une entreprise européenne reprend finalement le contrôle commercial mondial d'un médicament né de cette aventure américaine.
Voilà ce qu'une petite pompe implantée chez un patient peut contenir sans qu'il le sache.
Un escargot du Pacifique. Deux étudiants américains. Des brevets. Plusieurs entreprises. Vingt ans de médecine européenne.
Un médicament possède parfois une géographie aussi extraordinaire que sa chimie.
THÉTIS
La nature invente sans frontières. La puissance commence lorsque quelqu'un comprend comment transformer cette invention en propriété, puis en médicament.
Sources 2026
European Medicines Agency
FDA
ESTEVE
University of Utah
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