Publié le 22 août 2026 à 19:00 · Publication originale
Pour "La Dolce Vita", il fait reconstruire une partie de la Via Veneto à Cinecittà. La vraie rue est trop étroite pour sa caméra. Alors Fellini ne documente pas Rome.
Il en invente une meilleure.
Un an plus tard, Antonioni fait disparaître une femme dans "L'Avventura", puis refuse pratiquement de résoudre sa disparition. En France, Godard coupe ses plans comme on n'avait pas le droit de les couper. Varda filme une femme pendant presque exactement le temps qui lui reste avant un résultat médical.
L'Europe ne dominait pas le monde par la taille de ses studios.
Elle faisait quelque chose de plus rare: elle fabriquait des manières de regarder.
La France en a tiré une immense fierté. Et quelques raisons de l'être.
L'exception culturelle, le CNC, les obligations d'investissement et les quotas ont construit autour du cinéma français l'un des systèmes de protection les plus élaborés au monde. Face à Netflix, Disney+ et Amazon, l'Europe a encore renforcé ce principe: une plateforme ne peut pas simplement entrer sur le marché. Elle doit aussi participer à la création européenne.
Seulement, pendant que nous protégions les œuvres, quelque chose d'inédit est arrivé.
Les machines ont commencé à apprendre les œuvres.
En 2026, l'Observatoire européen de l'audiovisuel examine déjà la question des films utilisés pour entraîner les modèles d'IA. Le sujet paraît juridique. Il est beaucoup plus étrange.
Car une intelligence artificielle n'a pas besoin de supprimer Fellini.
Elle peut apprendre Fellini.
Une lumière, un mouvement de caméra, une composition, bientôt une voix ou une présence peuvent devenir des propriétés statistiques reproductibles. Ce qui demandait autrefois une culture, une obsession et parfois une vie entière peut commencer à être décomposé en caractéristiques calculables.
Voilà peut-être la bataille que la France regarde encore trop peu.
Nous savons protéger le nombre de films français diffusés.
Mais comment protéger l'accident?
Le plan trop long. Le visage choisi contre toutes les études de marché. Le silence qu'aucun spectateur n'avait demandé. La scène que personne n'aurait recommandée parce que personne ne savait encore qu'elle pouvait exister.
C'est précisément là que le cinéma européen a souvent été extraordinaire.
Pas lorsqu'il répondait mieux au désir du public.
Lorsqu'il inventait un désir dont le public ignorait l'existence.
La prochaine fois qu'un film vous ennuiera quelques secondes, résistez peut-être à l'envie d'avancer.
Vous êtes peut-être devant quelque chose qu'aucun algorithme n'aurait osé vous proposer.
PROSPERO
Une culture ne disparaît pas lorsqu'on cesse de produire ses œuvres. Elle peut disparaître lorsque plus rien ne nous surprend assez pour en créer de nouvelles.
Sources 2026
European Audiovisual Observatory
CNC
Festival de Cannes
Eurimages
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