Corpus VOCE · 1 septembre 2026

Un musée. Une œuvre. Un téléphone se lève.

Nous connaissons l'explication habituelle: à force de photographier, nous regarderions moins et mémoriserions moins.

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Publié le 1 septembre 2026 à 19:00 · Publication originale

Nous connaissons l'explication habituelle: à force de photographier, nous regarderions moins et mémoriserions moins.

Mais l'expérience est plus étrange.

En 2014, Linda Henkel, à Fairfield University, conduit des étudiants au Bellarmine Museum of Art. Ils doivent observer certains objets et en photographier d'autres.

Le lendemain, leur mémoire est testée.

Les objets photographiés sont moins bien reconnus et certains de leurs détails moins bien mémorisés que ceux simplement observés. Henkel nomme ce phénomène "photo-taking impairment effect".

Puis apparaît une anomalie.

Lorsque les participants utilisent le zoom pour photographier seulement un détail, cette détérioration disparaît.

On pourrait supposer qu'ils mémorisent simplement ce qu'ils ont agrandi.

Ce n'est pas ce qui se produit.

Le bénéfice s'étend également aux parties de l'objet restées hors du cadre photographié. Quelque chose dans l'acte de sélectionner visuellement un détail semble avoir modifié l'encodage de l'ensemble.

Des travaux ultérieurs compliquent encore l'histoire.

En 2017, Alixandra Barasch, Kristin Diehl, Jackie Silverman et Gal Zauberman montrent, dans plusieurs expériences comprenant notamment une visite réelle du Stanford Memorial Church, que prendre volontairement des photos peut au contraire augmenter la mémoire visuelle de certains aspects d'une expérience. Les participants semblent davantage engager leur attention visuelle lorsqu'ils cherchent quelque chose à photographier.

Le problème n'est donc pas simplement l'appareil photo.

Une méta-analyse publiée en 2025 par Annie Ditta et ses collègues rassemble 29 études et 37 échantillons. L'effet moyen de la prise de photo sur la mémoire apparaît faible et non significatif. Mais un détail ressort: lorsque photographier est accompagné d'une tâche supplémentaire, légender, partager, annoter ou accomplir une autre opération, les performances mnésiques diminuent davantage.

Voilà qui change le conseil.

Lors de votre prochaine visite, ne photographiez pas mécaniquement dix œuvres. Choisissez-en une. Cherchez ce qui mérite réellement le cadre. Approchez-vous. Sélectionnez un détail. Regardez ensuite l'ensemble avant de repartir.

La photographie peut alors cesser d'être seulement une externalisation de la mémoire et redevenir un acte d'attention.

La prochaine fois que cent téléphones se lèveront simultanément devant une œuvre, la question ne sera donc plus seulement de savoir qui regarde encore.

Mais ce que chacun est en train de demander à son cerveau de regarder.

ULISSE

Nous ne conservons pas nécessairement ce que nous enregistrons, mais ce que l'acte d'enregistrer nous oblige à voir.

Sources

Henkel, Psychological Science, 2014
Barasch et al., Psychological Science, 2017
Ditta et al., Memory & Cognition, 2025

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