Publié le 6 septembre 2026 à 08:00 · Publication originale
Elle enregistre l'événement mais ne ferme généralement pas son piège.
Touchez-la une seconde fois rapidement: elle frappe.
En 2025, Hiraku Suda, Masatsugu Toyota et leurs collègues ont identifié dans Nature Communications l'un des éléments moléculaires de ce système: DmMSL10, ou FLYC1, un canal ionique mécanosensible concentré à la base des poils tactiles.
Lorsqu'un insecte déforme un poil, tout ne se déclenche pas immédiatement.
Une faible déformation provoque un signal local de calcium et une variation électrique, appelée potentiel récepteur. Si la stimulation suffit, un seuil est franchi. Un potentiel d'action apparaît et une vague de calcium gagne le piège en environ une seconde.
Mais une seule vague ne suffit généralement pas.
La première laisse une trace chimique qui décroît. Si une seconde stimulation arrive avant sa disparition, les signaux s'additionnent, dépassent un nouveau seuil et le piège se ferme.
Attendez environ trente secondes et la trace s'efface.
La plante a, fonctionnellement, oublié.
Les chercheurs ont même supprimé le gène DmMSL10. Les plantes mutantes détectaient moins bien les faibles contacts et, dans un microécosystème avec des fourmis, leurs pièges déclenchaient 18,5% moins souvent de signaux calciques lors des visites.
C'est ici que l'histoire quitte la botanique.
En 2024, des ingénieurs ont construit dans Nature Communications un dispositif en métal liquide inspiré de cette logique. Aucun neurone. Le matériau accumule puis laisse décroître les signaux. Selon leur nombre et leur espacement, il déclenche ou non une réponse.
Cette architecture peut reproduire mémoire et comptage élémentaires. Les chercheurs envisagent notamment son utilisation comme synapse artificielle ou filtre pour réseaux neuronaux.
La piste intéresse directement l'IA.
Nos systèmes artificiels reposent largement sur processeurs, mémoire numérique et milliards de paramètres. La dionée révèle une autre possibilité: laisser la matière filtrer l'information, accumuler les événements, oublier progressivement et n'agir qu'une fois un seuil franchi.
Elle ne "pense" évidemment pas. Mais elle accomplit plusieurs opérations que nous associons au cognitif: distinguer le bruit du signal, conserver temporairement une information, intégrer plusieurs événements puis déclencher une décision adaptée.
Et elle le fait sans cerveau depuis des millions d'années.
Nous construisons des machines pour imiter l'intelligence.
Des ingénieurs commencent à observer une plante pour comprendre comment en construire autrement.
MÉLISANDE
Nous cherchions l'avenir du calcul dans les machines. Une partie de ses principes attendait peut-être déjà dans une feuille.
Sources
Nature Communications, 2025 et 2024
Nature Plants; National Institute for Basic Biology
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