Corpus VOCE · 17 août 2026

Dans un atelier de Santa Croce, à Venise, une tisserande peut travailler toute une journée et voir apparaître seulement trente centimètres de tissu. Ce n'est pas une démonstration historique. C'est encore, en 2026, une méthode de production.

La Tessitura Luigi Bevilacqua possède 18 métiers à tisser manuels du XVIIIe siècle provenant de l'ancienne Scuola della Seta de la République de Venise. La maison fut officiellement fondée en 1875, mais sa g…

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Publié le 17 août 2026 à 06:00 · Publication originale

La Tessitura Luigi Bevilacqua possède 18 métiers à tisser manuels du XVIIIe siècle provenant de l'ancienne Scuola della Seta de la République de Venise. La maison fut officiellement fondée en 1875, mais sa généalogie textile remonte beaucoup plus loin. Dans un tableau de Giovanni Mansueti daté de 1499 apparaît déjà le nom de "Giacomo Bevilacqua tessitore". Plus de cinq siècles plus tard, la famille travaille toujours le fil à Venise.

Son chef-d'œuvre porte un nom délicieux: le soprarizzo. C'est un velours à deux hauteurs. Une partie du fil reste bouclée, formant le velluto riccio. L'autre est coupée à la main et s'élève légèrement au-dessus. De là vient sopra-riccio, devenu soprarizzo. Mais l'étonnement commence lorsqu'on regarde le tissu bouger. Avec exactement le même fil, les deux surfaces semblent avoir des couleurs différentes. Le velours bouclé réfléchit davantage la lumière. Le velours coupé l'absorbe et paraît plus sombre. Le dessin naît donc autant de l'optique que de la couleur.

Pour produire cet effet, chaque millimètre compte. La préparation d'un métier peut prendre plusieurs mois. Pendant le tissage, des tiges métalliques sont insérées puis retirées une à une pour créer les boucles. Celles destinées à devenir du velours coupé sont ouvertes manuellement avec une lame. Quelques dizaines de centimètres peuvent représenter une journée entière de travail. Et contrairement à ce que notre époque pourrait laisser croire, accélérer le geste changerait le produit. Les métiers mécaniques peuvent fabriquer d'excellents velours, mais pas reproduire ce soprarizzo manuel dans toute sa construction.

Bevilacqua conserve plus de 3.500 dessins historiques. Certains motifs ont traversé palais, églises et théâtres avant de revenir sur les métiers plusieurs générations plus tard. Les tissus de la maison ont notamment rejoint la basilique della Salute à Venise, le palais royal de Dresde et l'hôtel de ville de Stockholm.

Le soprarizzo raconte ainsi quelque chose que l'industrie moderne nous fait facilement oublier. Une technologie ancienne n'est pas nécessairement une technologie dépassée. Elle peut simplement produire une qualité que nous avons décidé de ne plus mesurer en vitesse.

Devant un métier Bevilacqua, le luxe cesse alors d'être une question de prix. Il devient presque une unité de temps : des milliers de gestes humains enfermés dans quelques centimètres de soie.

PARSIFAL nous rappelle que le progrès ne consiste peut-être pas toujours à aller plus vite, mais à savoir reconnaître ce qui perdrait sa beauté si nous l'accélérions.

Sources

Tessitura Luigi Bevilacqua
Archives historiques Bevilacqua, Venezia 1600.

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