Corpus VOCE · 26 août 2026

Colle Gnifetti, Alpes valaisannes, 4.450 mètres.

Une carotte de glace de 72 mètres traverse près de deux mille ans d’atmosphère européenne. Alexander More, Nicole Spaulding, Pascal Bohleber et leurs collègues s’arrêtent sur quelques centimètres du XIVe siè…

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Publié le 26 août 2026 à 09:00 · Publication originale

Une carotte de glace de 72 mètres traverse près de deux mille ans d’atmosphère européenne. Alexander More, Nicole Spaulding, Pascal Bohleber et leurs collègues s’arrêtent sur quelques centimètres du XIVe siècle.

Ils cherchent du plomb.

À l’Université du Maine, un laser avance sur la glace par pas d’environ 120 micromètres. Autour de 1300, une seule année peut fournir près de 550 mesures. Les chercheurs suivent ainsi les variations des dépôts métalliques.

Puis, entre 1349 et 1353, le plomb s’effondre.

En 1353, une autre méthode n’en mesure plus que 0,4 nanogramme par litre. En 1351, le laser n’en détecte même plus. Sur deux millénaires, aucune autre période de quatre années ne descend aussi bas.

À plusieurs centaines de kilomètres, l’explication se trouve dans des archives médiévales.

L’Angleterre compte alors parmi les grands producteurs européens de plomb. Dans le Derbyshire, le High Peak exploite d’importants gisements. Bere Ferrers, dans le Devon, fournit également du métal. Le plomb sert aux toitures et aux canalisations, mais son exploitation accompagne aussi celle de l’argent.

En 1349, la peste noire atteint ces régions. La population s’effondre. Des mines cessent de fonctionner.

Et les Alpes enregistrent leur silence.

L’équipe vérifie une autre possibilité: les vents auraient-ils changé? Calcium, fer, sodium, chlore et données climatiques permettent de tester cette hypothèse. D’autres particules continuent d’atteindre le glacier. C’est surtout le plomb d’origine humaine qui disparaît.

Cette mesure dérange une chronologie encore profondément installée en Europe.

Nous avons appris à placer la grande rupture environnementale aux XVIIIe et XIXe siècles: charbon, machines à vapeur, cheminées, villes noires. Avant cela apparaissent volontiers des campagnes, des forêts et des sociétés à faible empreinte matérielle.

Les archives physiques racontent autre chose.

Bien avant l’usine moderne, l’Europe abat des forêts pour le combustible et les constructions, ouvre des mines, chauffe des minerais, produit du verre et des métaux, transforme les sols et disperse des particules jusqu’aux glaciers alpins.

Le Moyen Âge n’est évidemment pas notre monde industriel. Les quantités n’ont rien de comparable. Mais la frontière entre une Europe "naturelle" et une Europe "polluée" devient beaucoup moins nette.

Sept siècles plus tard, nous faisons toujours quelque chose de semblable à une échelle gigantesque: extraire, chauffer, transformer, brûler, puis laisser l’atmosphère transporter une partie de ce que nous produisons.

La différence est que les futurs chercheurs n’auront probablement pas besoin de chercher longtemps notre époque dans la glace.

Nous lui avons donné beaucoup plus d’encre.

Sources

GeoHealth, University of Maine

Harvard University

University of Nottingham

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