Publié le 2 septembre 2026 à 16:00 · Publication originale
Un bébé rencontre le même problème. Dans la parole naturelle, les mots ne sont pas séparés par les blancs que l'écriture nous a appris à voir. Il doit donc découvrir des unités dont personne ne lui indique les frontières.
En 1996, à l'Université de Rochester, Jenny Saffran, Richard Aslin et Elissa Newport fabriquent une langue qui n'existe pas. Quatre "mots" de trois syllabes sont assemblés en un flux continu, sans pause, sans accentuation et sans indice mélodique permettant de les séparer.
Des bébés de huit mois l'écoutent pendant seulement deux minutes.
Puis les chercheurs leur font entendre les "mots" et des assemblages traversant leurs frontières. Les nourrissons les distinguent.
Ils ont trouvé quelque chose que personne ne leur avait montré.
La clé se cache dans les probabilités. À l'intérieur d'un mot artificiel, une syllabe donnée est toujours suivie par la même: probabilité 1. À la frontière entre deux mots, plusieurs syllabes peuvent suivre: dans l'expérience, la probabilité tombe à environ 1/3.
Le bébé ne connaît aucun mot. Mais il détecte que certaines syllabes voyagent régulièrement ensemble.
En 1998, la même équipe verrouille la démonstration: fréquence d'apparition identique, probabilités de transition différentes. Les bébés continuent de distinguer les séquences. Ce n'est donc pas simplement "ce qu'ils ont beaucoup entendu" qu'ils mémorisent. Ils exploitent la structure statistique du flux sonore.
Depuis, le mécanisme a été retrouvé avec une parole beaucoup plus naturelle. Une expérience menée sur 72 bébés anglophones de huit mois a même utilisé de véritables phrases italiennes. Les enfants pouvaient extraire des régularités d'une langue qu'ils n'avaient jamais apprise.
Et en 2025, Ana Fló, Lucas Benjamin, Marie Palu et Ghislaine Dehaene-Lambertz, notamment à NeuroSpin Paris-Saclay, ont montré que l'apprentissage statistique est détectable dès la période néonatale et dépasse le seul langage.
Cela change la scène quotidienne.
Quand un adulte parle à un nourrisson, celui-ci n'attend pas passivement que les mots acquièrent un sens. Avant même de savoir ce qu'ils veulent dire, son cerveau peut déjà chercher quelles unités sonores appartiennent probablement ensemble.
La prochaine fois que vous parlerez à un bébé, les silences ne seront donc plus la partie la plus étonnante.
Pendant qu'il vous regarde sans répondre, il peut être occupé à découvrir où vos mots commencent.
PAPAGENO
Avant de comprendre le monde, l'enfant doit découvrir où le découper.
Sources
Saffran, Aslin, Newport, Science, 1996
Aslin, Saffran, Newport, Psychological Science, 1998
Pelucchi, Hay, Saffran, Child Development, 2009
Fló, Benjamin, Palu, Dehaene-Lambertz, eLife, 2025
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