Publié le 11 septembre 2026 à 16:00 · Publication originale
Un bon médecin peut pourtant consacrer toute son expertise à décider de ne pas traiter.
Le cas des antibiotiques est spectaculaire.
En 2024, 40,7% des adultes français ignoraient encore qu'ils sont inefficaces contre la grippe. Plus d'un quart pensaient même que "l'antibiorésistance" signifie que notre corps devient résistant au médicament.
C'est faux.
Ce sont les bactéries qui évoluent.
Et cette nuance microscopique change tout.
Lorsqu'un antibiotique atteint notre organisme, il ne rencontre pas uniquement la bactérie responsable d'une infection. Il traverse aussi un écosystème peuplé de milliers de milliards de microorganismes. Les bactéries sensibles disparaissent davantage; celles possédant un avantage génétique de résistance survivent et se multiplient. Le médicament exerce donc une pression de sélection darwinienne... à l'intérieur même du patient.
Voilà pourquoi un médecin peut préférer attendre devant une infection probablement virale.
Ce n'est pas de l'inaction. C'est une décision thérapeutique.
L'histoire française rend le phénomène encore plus étonnant. En 2002, la campagne "Les antibiotiques, c'est pas automatique" avait contribué à une chute de 26,5% de leur utilisation. Deux décennies plus tard, la consommation repart: en 2024, les prescriptions en ville ont augmenté de 4,8%, dépassant 860 prescriptions pour 1.000 habitants.
Les médecins connaissent aussi une autre réalité moins confortable. Dans une enquête française, 92% des généralistes interrogés déclaraient ressentir une pression de certains patients pour prescrire des antibiotiques. Refuser demande souvent davantage de temps que prescrire.
Le geste que les bons cliniciens apprennent alors à pratiquer est presque invisible: tolérer l'incertitude. Examiner, estimer la probabilité bactérienne, utiliser un test lorsqu'il est pertinent, expliquer les signes d'alerte, puis laisser parfois le système immunitaire travailler.
Pour le lecteur, le bénéfice dépasse largement l'épisode infectieux. Éviter un antibiotique inutile préserve le microbiote, évite ses effets indésirables et réduit la sélection de bactéries résistantes susceptibles de rendre un futur traitement moins efficace.
La médecine moderne possède ainsi une étrange sophistication: savoir précisément quand sa puissance doit rester inutilisée.
HOFFMANN nous rappelle que soigner n'est pas toujours ajouter quelque chose au corps. C'est parfois avoir suffisamment de connaissance pour savoir ce qu'il vaut mieux ne pas lui donner.
Sources
Santé publique France, Bulletin épidémiologique hebdomadaire, Ministère de la Santé
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