Publié le 12 septembre 2026 à 16:00 · Publication originale
Ce marsupial carnivore, qui ne vit naturellement que sur l'île australienne de Tasmanie, n'est pas le monstre que son cri et ses mâchoires ont installé dans notre imaginaire.
Mais il possède une habitude qui allait bouleverser la cancérologie.
Il mord.
Autour d'une carcasse, pendant les affrontements et surtout lors de l'accouplement, les diables se saisissent au visage et à la gueule. Les canines peuvent ouvrir des plaies profondes.
Or, en 1996, des animaux du nord-est de l'île commencent à être observés avec d'énormes tumeurs faciales.
Ce que les chercheurs découvrent ensuite paraît biologiquement impossible.
Lorsqu'un diable mord la tumeur d'un autre, des cellules cancéreuses vivantes peuvent pénétrer dans une plaie de sa propre bouche. Elles ne provoquent pas son cancer.
Elles deviennent son cancer.
La tumeur est donc une greffe naturelle entre deux animaux.
L'analyse génétique révèle quelque chose de plus étrange encore: DFT1 descend d'une cellule devenue cancéreuse chez une femelle probablement dans les années 1980. Cette femelle est morte depuis longtemps, mais ses cellules continuent leur existence en passant de corps en corps.
Puis l'impossible se reproduit.
Vers 2011 apparaît DFT2.
Ce n'est pas un descendant de DFT1. Ce second cancer est né indépendamment, cette fois chez un mâle. La même espèce a donc vu apparaître, en quelques décennies, deux lignées cancéreuses capables de quitter leur animal d'origine.
La conséquence dépasse le laboratoire.
Dans des populations touchées depuis longtemps, les effectifs ont chuté jusqu'à environ 80%. La pression est telle que certaines femelles se reproduisent désormais dès leur première année.
Le cancer modifie donc l'évolution de l'animal.
Et l'animal modifie celle du cancer.
Deux lignées tumorales accumulent leurs propres mutations tandis que les diables survivants subissent une sélection favorisant les caractéristiques qui permettent de leur résister.
Dans les forêts de Tasmanie se déroule ainsi quelque chose que l'on imagine habituellement sur des millions d'années: une course évolutive entre un mammifère et des cellules autrefois issues de son propre corps.
La femelle à l'origine de DFT1 est morte depuis des décennies.
Sa lignée cellulaire, elle, traverse toujours l'île.
MEFISTOFELE
Parfois, l'évolution ne laisse pas de fossile. Elle se déroule sous nos yeux.
Sources
Science
PLOS Biology
University of Tasmania
Tasmanian Department of Natural Resources and Environment
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