Publié le 17 octobre 2026 · Publication originale
Janvier 1979.
Pierre Soulages travaille depuis des heures sur une toile entièrement noire.
Il ajoute de la matière, la retire, recommence. Épuisé, il quitte l'atelier.
Deux heures plus tard, il revient.
Le pigment n'a pas changé.
La lumière, oui.
Selon que la surface est lisse, striée ou raclée, le même noir renvoie la lumière différemment. Quand le spectateur se déplace, l'œuvre change avec lui.
Soulages appellera bientôt cela "outrenoir".
Au musée Fabre, "Peinture 162 × 127 cm, 14 avril 1979", premier véritable outrenoir, montre ce principe: un seul pigment noir, plusieurs lumières.
Dire "ce n'est que du noir" revient donc déjà à manquer une partie physique du tableau.
Puis vient le cerveau.
Le 7 avril 2025, Celia Durkin, Marc Apicella, Christopher Baldassano, Eric Kandel et Daphna Shohamy publient dans PNAS une expérience sur 164 peintures: 82 figuratives et 82 abstraites, choisies chez des artistes ayant pratiqué les deux.
Trente participants décrivent chaque œuvre en 280 caractères maximum.
Vingt-neuf autres regardent les mêmes tableaux dans une IRM fonctionnelle.
Les œuvres abstraites produisent des descriptions plus divergentes.
Les réponses cérébrales aussi.
Mais pas dans les premières aires visuelles.
La variabilité apparaît surtout dans des régions associatives d'ordre supérieur, notamment le default mode network, associé notamment à la mémoire autobiographique et aux processus tournés vers soi.
Deux personnes peuvent donc recevoir une information visuelle comparable et construire des expériences mentales beaucoup moins comparables.
ULTRA®
LE TABLEAU NE S'ARRÊTE PAS À LA RÉTINE
L'étude ne portait pas sur Soulages et ne démontre pas qu'une œuvre abstraite "fait davantage travailler le cerveau".
Elle montre quelque chose de plus précis.
À mesure que l'abstraction augmente, la variabilité des réponses entre individus augmente aussi: r=0,32 pour les réponses cérébrales globales, p<0,001.
Les différences ne viennent pas principalement d'une vision élémentaire différente.
Elles émergent plus haut dans la hiérarchie cognitive, là où perception, souvenirs et associations personnelles commencent à fabriquer du sens.
Eric Kandel appelle cette idée "the beholder's share": la part du spectateur.
Soulages avait construit une peinture où le déplacement physique transforme déjà la lumière reçue.
La neuroscience ajoute une seconde mobilité.
Même immobile devant la même toile, chaque spectateur n'y apporte pas exactement le même cerveau.
CARAVAGGIO
Le regard le plus sûr de lui est parfois celui qui a cessé de chercher.
Sources
Durkin et al., PNAS, 7 avril 2025
Musée Fabre, "Peinture 162 × 127 cm, 14 avril 1979"
Musée Soulages, histoire de l'Outrenoir
#Soulages #Neurosciences #Neuroesthetique #ArtAbstrait #Perception #Culture #VOCEAssociation